Allocution de Albert GUIGUI, Grand Rabbin de Bruxelles,
au nom de la communauté juive


Le dialogue interreligieux est une nécessité, une urgence. Il s’agit dans un monde où le religieux est volontiers vu comme une menace potentielle d’intégrisme, de faire entendre une autre voix : celle de la conviction raisonnée, de l’engagement non fanatique, de l'acceptation des divergences qui assignent à chacun sa propre voie. Il nous faut admettre l'Autre tel qu'il est et non point tel qu'on aurait voulu qu'il soit. C'est ce qu’Emmanuel Lévinas appelle l'Epiphanie de l'Autre.

Dieu est le premier à avoir recherché le dialogue. C'est lui qui a commencé à parler à l'homme après l'avoir créé. C'est lui qui s'est lancé à la recherche d'Adam, désespéré d'avoir mangé du fruit défendu, et de Cain qui avait tué son frère. Dieu n'a pas abandonné ses créatures à leur silence oppressant. Il a appelé sa créature, capable du pire et du meilleur à entrer en dialogue avec lui. " Et Dieu dit à Adam: où es tu ?"

Un dialogue de qualité doit permettre à des individus de s'enrichir mutuellement de leurs différences, de se féconder l'un l'autre. Il n y a pas de vainqueur ni de vaincu, mais des êtres humains qui sortent renouvelés de cette expérience. Comme l'écrivait Franz Rosenzweig " chacun est à saisir dans la richesse et la complexité de son existence concrète, et en même temps doit être perçu dans le relief que lui confère la vocation divine. "

Le Talmud illustre bien cette vocation divine e l’homme. Un rabbin demandait : A quoi peut-on reconnaître le moment précis où la nuit s’achève et où le jour commence ? A cette question, un des disciples répondit :
- Quand on peut distinguer de loin entre un chien et un mouton.
- Non, dit le rabbin.
- Quand on peut distinguer de loin entre un dattier et un figuier.
- Non, dit le rabbin encore.
- Mais alors, à quel instant, s’inquiète le disciple.
- C’est lorsqu’en regardant le visage de n’importe quel être humain, prononce le rabbin, tu reconnais en lui ton frère ou ta sœur. Alors, tu peux être sûr que le jour s’est levé. Mais, jusque-là, il fait nuit dans ton cœur.

Reconnaître l’autre comme ton frère, c’est la meilleure façon de servir Dieu et les hommes..

Que faire pour que ce dialogue porte ses fruits? Ce dialogue ne doit pas être l'apanage d'une élite. Il faut qu'il puisse toucher les masses et les sensibiliser. C'est le seul moyen efficace pour faire face ensemble à la menace de haine qui pèse sur tous les groupes humains et dont l'antisémitisme est une des expressions.

L'unité dans la diversité, tel doit être l'objectif du dialogue interreligieux. C'est la seule façon qui va nous pousser vers une solidarité renouvelée. Car en fait, nos racines sont des racines communes. Nous nous reconnaissons tous dans la foi d'Abraham. Nos morales, nos modes de vie sont axés dans nos religions sur un principe fondamental: l'amour du prochain qu'on trouve dans toutes nos religions.

Ensemble, nous devons lutter plus efficacement contre les injustices sociales et les préjugés, promouvoir un monde plus humain et plus généreux car nos diverses religions exigent de nous la pratique de l'entraide sociale, le respect de l'autonomie individuelle, la responsabilité personnelle, la défense des faibles, la condamnation du racisme sous toutes ses formes, la primauté de l'Homme créé à l'image de Dieu.

Mesdames, Messieurs !

Le mot " Chalom " qui signifie paix et qui se retrouve comme un leitmotiv dans nos prières et nos actes quotidiens, dérive du verbe " lehachlim" qui a pour signification: se compléter mutuellement.

La vraie paix, selon nos sages, ne réside que dans la complémentarité de l'un par rapport à l'autre. La vraie paix, c'est tendre la main vers l'autre dans le but de s'entraider et de vivre harmonieusement. Un tableau de maître n'ayant qu'une seule couleur ne représente rien. Ce qui fait la beauté du tableau, c'est l'harmonie des couleurs qui le composent et leur juxtaposition.

Chacun d'entre nous doit constituer l'ébauche d'un géant tableau. A chacun d'entre nous d'entamer la réalisation du tableau le plus beau, du tableau le plus admiré, du tableau vers lequel les yeux de tous les hommes sont portés, du tableau enfin où toutes les couleurs et les nuances seront respectées.

La route est longue. Mais comme le souligne le Traité des Pères: " il ne t'est pas demandé d'achever le travail, mais tu n'es pas libre de t'y soustraire ".