L'eau dans le judaïsme

Par le Grand Rabbin Albert GUIGUI


La toute première occurrence du mot eau apparaît dès le début de la Genèse. Sans elle la création de l'homme n'est pas possible. Dieu en effet use de la poussière et de l'eau, de l'humidité pour façonner le premier humain, Adam. Ainsi le mot humidité en hébreu (Ed) est contenu dans le terme Adam, les deux mots commencent par alef et dalet. L'eau est intrinsèquement liée à la nature humaine parce que c'est elle qui est le liant, le lien et donne sa cohérence à l'homme. Il est donc clair que l'eau est la condition sine qua non de l'apparition de l'homme, de l’apparition de la vie sur terre.

La caractéristique sémantique du mot eau en hébreu (mayim) est sa forme duelle. Le duel, en grammaire, réfère à une forme particulière de pluriel ; c'est le pluriel spécifique des mots qui fonctionne naturellement par deux (comme les pieds ou les mains par exemple). L'eau, à l'instar des mots visage (panim) et vie (hayym), n'a pas de singulier propre et se dit toujours au duel. Elle révèle en son sein que l'homme porte en lui une dualité. Quelle est cette dualité ? C'est évidemment celle des genres, masculin et féminin. Avant la création d'Ève, il n'y avait pas de distinction des genres et Adam est un humain pas spécialement homme ou femme. C'est la distinction entre ish et isha qui va porter le marqueur de la différentiation sexuelle.

Après s'être attaché à définir et comprendre l'eau dans le contexte de la création, étudions à présent le puits et sa symbolique. Le puits dans la bible est aussi à rattacher à la notion de genre. C'est en effet le lieu propice de la rencontre amoureuse et matrimoniale. Le puits se retrouve à divers temps forts de l'histoire biblique. C'est autour d'un puits que Rachel rencontre Jacob pendant qu'elle abreuvait son troupeau. Plus tard, fuyant l'Egypte, Moïse, arrivera au puits de Madian où il rencontrera sa future épouse, la bergère Tsipora.

L'eau élément de douceur symbolise les forces pacifiques possédant le pouvoir d'apaiser, de désaltérer, de rafraîchir, de tempérer la rigueur des forces de la nature. Elle est aussi le symbole de la pureté et le signe de la fécondité.

En hébreu le mot « béer » signifie à la fois le puits et l'explication. Quel rapport y a-t-il entre ces deux mots apparemment si éloignés ? Tout simplement parce que puits et explication sont deux termes qui renvoient à la notion de creuser. Au sens propre on creuse la terre pour construire un puits, au sens figuré on creuse une idée, un concept pour faire émerger une explication. Dans ce cas, un lien est établi entre l'eau et le langage. Comprendre un texte c’est le creuser pour mieux comprendre sa richesse.

Avec la célèbre histoire du prophète Jonas, l'eau est symbole de renaissance. Jonas signifie en hébreu la colombe et paradoxalement à ce nom aérien tout le début de son histoire on assiste à sa descente dans les profondeurs. Du bateau en effet il tombe dans l'eau et se retrouve dans le ventre d'un poisson. Position fœtal qui va lui permettre une renaissance. L'histoire de Jonas est ainsi le cheminement d'un homme vers la compréhension profonde de son être. Quand Dieu dit à Jonas « Va vers la grande ville et crie sur elle », en l'occurrence la grande ville désigne Ninive, Dieu lui demande d'aller vers lui-même. Ainsi Ninive c'est Jonas grandi de son expérience dans le ventre du poisson. Grâce à son passage dans l'élément liquide, il acquiert une plus grande conscience de lui.

Ainsi, l’eau est l’élément fondamental sans lequel la vie n’est pas possible sur cette terre. L’eau est une denrée rare et précieuse. Elle doit être protégée, préservée.

Dans la tradition juive, l’eau est associée à la notion de paix. Il est écrit dans le Talmud : « celui qui voit un fleuve dans son rêve, qu’il aspire à la paix. » Quelle relation y-t-il entre le fleuve et la paix ? Et de quelle paix s’agit-il ? Cette paix est décrite comme une dynamique qui vise autre chose que la stratégie, l’absence de guerre, la paix. La paix fleuve est celle de la prospérité et de l’amour entre les peuples. Le fleuve traverse plusieurs pays et les arrose en leur donnant, à tous, la vie. D’autre part, il ne demande jamais son dû : il leur abandonne ses eaux abondantes et vives, les fertilise sans discrimination, abondamment et sans rien demander en retour. Cette paix qui ne connaît pas de frontières et qui favorise les économies permet le rassemblement des individus et des nations autour des mêmes responsabilités, des mêmes ouvertures et des mêmes générosités.

A nous de former une chaîne de solidarité en vue d’aider ceux et celles qui sont privés d’eau et surtout de tout faire autour de nous pour que cet « or bleu » indispensable à notre vie soit utilisé à bon escient.

20 septembre 2012